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Au retour des vacances de février, la préparation de la rentrée 2010 s’avère compliquée dans les collèges et lycées qui devront absorber près de 7.000 des 16.000 suppressions de poste dans l’éducation nationale. Ajoutez à cela des réformes de la formation des enseignants et de la seconde qui passent mal et vous obtenez une certaine effervescence dans le second degré. Boycott des conseils d’administration, protestations lors de la venue des inspecteurs pour présenter la réforme du lycée, refus de siéger en conseil pédagogique, grèves, etc. : moins spectaculaires que la récente mobilisation en Seine-Saint-Denis, les gestes de protestation se multiplient en interne. Une intersyndicale appelle à une journée de grève nationale le 12 mars.
Reportage dans deux établissements de l’académie d’Aix-Marseille, où les collèges perdront 97 postes pour 6 élèves en moins, et les lycées 87 postes pour une baisse de 34 élèves. « Par rapport à l’année dernière, les collèges sont particulièrement ponctionnés, car la tactique est de préserver les lycées pour faire passer la réforme de la seconde, souligne Alain Barlatier, secrétaire académique adjoint du Snes d’Aix-Marseille. Or dans les Bouches-du-Rhône, un tiers des établissements sont en zone d’éducation prioritaire et vivent de façon encore plus dramatique la baisse de moyens. »
Au Collège Jules-Ferry : « Maintenant on touche même aux quartiers »
500 élèves ; 83% d’élèves d’origine défavorisée ; 79% de réussite au brevet en 2009
Ce vendredi après-midi 26 février, les 45 enseignants du collège Jules-Ferry, à Marseille, ont décidé de débrayer pour protester contre la suppression de deux postes. Collège vitrine de l’ambition réussite (les établissements les plus difficiles) dans les quartiers Nord de Marseille, avec un taux de réussite au brevet exceptionnel (79%) qui lui vaut de nombreuses demandes de dérogations, l’établissement n’avait jusqu’ici pas été touché par les restrictions budgétaires. « Nous sommes l’un des rares collèges attractifs du quartier et on nous enlève 37 heures (soit environ deux postes, ndlr) pour dix élèves en moins », se révolte Anne Rosset, professeur de lettres classiques. « Ça veut dire que maintenant, on touche même aux quartiers alors qu’on est quand même là pour corriger les inégalités de départ, offrir une ouverture culturelle... » L’amertume est d’autant plus forte que les enseignants ont l’impression qu’un contrat implicite a été rompu. « On nous disait : “Si vous fonctionnez bien, on ne touchera pas à vos moyens” », raconte Michel Accault, professeur d’EPS.
L’établissement va perdre une classe de sixième pour répercuter la baisse du nombre d’élèves de CM2 dans le secteur. Paradoxalement, du fait de son attractivité, « le collège pourrait facilement ouvrir trois ou quatre classes, mais l’inspection d’académie a limité le nombre de dérogations car on viderait les collèges avoisinants », précise Fabien Mairal, principal adjoint. « Une classe fermée, c’est 26 heures de moins, calcule quant à lui Rodrigue Coutouly, le principal. Il reste 6 à 7 heures à supprimer que nous devrons prendre sur les projets de soutien pour les élèves en difficulté. »
Doté de moyens supplémentaires relatifs à son statut Ambition réussite, l’établissement avait développé de nombreux projets sportifs : voile, natation, danse, etc. « Les horaires planchers sont assurés mais les projets qui permettent de faire des parcours personnalisés, d’assurer la réussite des élèves risquent d’être supprimés », s’inquiète Michel Accault. « Ces projets permettent de donner une image différente de l’école et de raccrocher certains élèves », explique Laurence Solari, coordinatrice EPS.
Pour limiter la casse côté enseignants, le principal a choisi de « prendre sur les départs » en ne remplaçant qu’à moitié un enseignant de mathématiques qui part à la retraite et une enseignante d’EPS qui a demandé sa mutation. Ainsi aucun enseignant ne perdra son poste. « On va essayer de ne détruire aucun projet malgré la diminution de moyens car, au vu des effectifs actuels de CM1, il est possible qu’on se retrouve avec une création de sixième en 2011 », prévoit Rodrigue Coutouly. Laurence Solari n’est pas convaincue : « On a une superbe salle de danse avec parquet et miroirs, qui a coûté beaucoup d’argent au conseil général, pour une section danse qui va mourir, dit-elle. Car aucun professeur spécialisé n’acceptera de venir juste pour un mi-temps. »
En augmentation, les heures supplémentaires représentent désormais environ 10% de la dotation horaire du collège, selon Rodrigue Coutouly. Théoriquement seule la première heure supplémentaire est obligatoire mais les enseignants de Jules-Ferry dénoncent un chantage aux projets pour accepter des heures en sus. « C’est complètement illogique : on nous enlève des profs et on met des heures supplémentaires car ça coûte moins cher, conteste Laurence Solari. On est dans une logique purement comptable qui désarme tout le monde. » Trois enseignants d’EPS vont ainsi devoir se partager 11 heures supplémentaires. « Moi je viens d’Istres, un collègue est de Salon-de-Provence (deux villes à une cinquantaine de kilomètres, ndlr), ce n’est pas évident, explique Michel Accault. Bien sûr, les heures sup ne rentrent pas dans les impôts, financièrement c’est tout bénef, mais dans un bahut en ZEP comme celui-ci il faut être présent ! »
La mobilisation des enseignants a cependant peu de chance d’inverser la donne. « Il y a quelques années quand des enseignants faisaient grève, l’inspecteur académique avait quelques marges de manœuvre, dit Rodrigue Coutouly. Plus maintenant. »
Lycée Saint-Exupéry : « On parle de sécurité et on diminue le nombre d’adultes dans les établissements »
1430 élèves ; 62% d’élèves défavorisés ; 68% de réussite au bac général, 53% au bac technologique en 2009
Malgré la promesse d’une réforme du lycée à taux d’encadrement constant, le lycée Saint-Exupéry, un lycée en zone d’éducation prioritaire (Zep) des quartiers Nord de Marseille, perdra 50 heures à la rentrée 2010 pour une quarantaine d’élèves en moins. « Nos classes sont à 30 élèves, la limite maximum en Zep, on est au taquet partout : on ne demande même pas une augmentation des moyens mais leur maintien, dit Franck Balliot, enseignant de mathématiques, élu Snes au conseil d’administration du lycée. On est dans un établissement où deux adultes en moins, ce n’est pas anodin. C’est un peu contradictoire de nous parler tout le temps de sécurité quand, tous les ans, on diminue le nombre d’adultes dans les établissements. Ce n’est pas en mettant des caméras que personne ne regarde qu’on va lutter contre la violence. »
Pourtant, plus que les suppressions de poste, la réforme du lycée et de la gouvernance des établissements inquiète les enseignants. « La salle des profs est massivement opposée aux réformes, dit Caroline Chevé, enseignante de philosophie, elle aussi au Snes. Toutes les disciplines, réunies en conseil d’enseignement, sauf une, se sont engagées à refuser de siéger au conseil pédagogique, refuser d’accueillir les stagiaires nouvelle mouture et refuser les heures supplémentaires si nous n’obtenons pas un maintien des moyens. »
Sur les 28h30 de cours de la nouvelle seconde, 10h30, dites d’autonomie, sont laissées à disposition des établissements pour créer des demi-groupes dans certaines matières. « Ce n’est pas une vraie autonomie, estime René Cautres, professeur de mathématiques au lycée marseillais Marcel-Pagnol où des élèves ont mis en place un blocus le 22 février. On nous demande de gérer la pénurie et de nous mettre en concurrence car, les moyens n’étant pas suffisants, si le prof de math veut avoir son dédoublement (cours en demi-groupe), il va falloir le prendre à une autre discipline. » Une autonomie pourtant appréciée par les chefs d’établissement. « Avec l’accompagnement personnalisé des élèves, elle permettra une meilleure adaptation au public et à la réalité du terrain », estime, pour sa part, Catherine Petitot, secrétaire adjointe du principal syndicat des chefs d’établissement, le SNPDEN.
Nouveauté de la rentrée 2010, la mise en place de ces deux heures d’accompagnement personnalisé pour tous les élèves de seconde laisse cependant les enseignants sceptiques. D’abord parce qu’au passage, les deux heures d’aide individualisée en français et mathématique, avec des groupes de huit élèves en difficulté, disparaissent. Ensuite, parce que l’accompagnement personnalisé risque de n’avoir de personnalisé que le nom. « Les parents croient qu’il y aura un enseignant auprès de leur enfant mais ce qui est financé ce sont juste deux heures prof, explique Franck Balliot. Si on fait le choix d’un vrai accompagnement personnalisé à huit élèves, il faudrait prendre six heures sur les 10h30 d’autonomie. Il ne resterait presque rien pour les disciplines. »
L’objectif de cet accompagnement est triple : soutien pour les plus faibles, approfondissement pour les autres et découverte des métiers et formation pour tous. « On nous demande de faire un travail sur l’orientation, c’est délirant, proteste René Cautres. On supprime des conseillers d’orientation psychologue et on espère que les enseignants feront ce travail ! »
Le contenu des nouveaux programmes de seconde ne fait pas non plus l’unanimité. Outre la polémique sur les programmes de sciences économiques et sociales, en histoire-géographie, le chapitre intitulé « La Méditerranée au XIIe siècle : carrefour des civilisations » qui traitait entre autres du monde musulman, a été remplacé par un chapitre sur « La civilisation rurale dans l’Occident chrétien médiéval, du IXe au XIIIe siècle ».
« L’espace méditerranéen n’est plus étudié, c’est quand même un comble dans une ville comme Marseille », remarque Nicolas Sueur, enseignant d’histoire-géo à Saint-Exupéry et élu Snes au CA. Il trouve le programme « européo-centré » et y voit « un retour à une histoire très XIXe siècle, qui met en avant les grands hommes qui font l’histoire et délaisse les groupes sociaux ».
Dernier point d’achoppement, le décret du 27 janvier 2010 sur l’organisation et le fonctionnement des établissements publics locaux d’enseignement crée, selon Alain Barlatier, secrétaire académique adjoint du Snes, « une gestion autoritaire des collèges et lycées ». Le décret précise les missions du conseil pédagogique, un organe créé en 2004 et composé d’enseignants désignés par le chef d’établissement. « Au détriment du conseil d’administration composé lui de personnes élues par leurs pairs », estime Alain Barlatier qui craint « la mise en place de petits chefs alors que jusqu’ici il n’y avait pas de hiérarchie entre les enseignants ».
« Pas du tout, proteste Catherine Petitot. C’est remettre la pédagogie au cœur des établissements et c’est une force de proposition, pas une remise en cause des instances réglementaires de l’établissement. » Autre modification, en cas de désaccord entre le conseil d’administration et le chef d’établissement sur la répartition des moyens entre discipline et postes, celui-ci aura désormais le dernier mot. Auparavant, c’était le recteur ou l’inspecteur d’académie qui tranchait.