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Un an après, la révolte des étudiants chiliens ne faiblit pas, Laurie Fachaux, Mediapart, 8 septembre 2012

mardi 11 septembre 2012

A lire sur le site de Mediapart

De notre correspondante à Santiago du Chili

« On est puni pour vouloir étudier. J’ai emprunté 15 000 euros sur quinze ans, je me retrouve à rembourser presque le triple ! » explique avec véhémence José Valenzuela. « Le taux d’intérêt grimpe en flèche, sans explication », poursuit cet étudiant, qui doit verser au moins 200 euros à sa banque tous les mois, jusqu’en 2020. Aujourd’hui, José est en dernière année de sciences politiques à l’université Centrale (privée) de Santiago. Il parvient tant bien que mal à honorer sa dette « grâce aux efforts de (son) père », et à tous ses petits boulots.

José a 25 ans. Originaire de Maipu, un quartier modeste de la capitale, il a rejoint le groupe des Estafados Corfo en mars dernier (les étudiants escroqués par le crédit Corfo), la Corfo étant l’agence gouvernementale pour le développement de l’industrie chilienne. Comme José, 106 000 étudiants chiliens sont actuellement endettés par ce crédit. À cause des mensualités qui augmentent inexorablement tous les mois, 6 000 d’entre eux risquent de voir la maison de leurs parents saisie par un huissier de justice. Cette situation a d’ailleurs poussé un étudiant au suicide l’an dernier. Il est mort, mais sa famille continue de rembourser le prêt…

Depuis la rentrée scolaire, en mars au Chili, la plupart des fédérations lycéennes et étudiantes se montrent très actives. Plus d’un an après le début du « printemps chilien », les étudiants entendent maintenir la pression sur le gouvernement. Les manifestations ont repris de plus belle : 150 000 personnes dans les rues mardi 4 septembre , au moins 100 000 les 25 avril, 16 mai, et 28 juin. Quelque 5 000 le 8 août, lors d’une manifestation, non autorisée et fortement réprimée, sur la « Alameda », l’artère principale de la capitale Santiago. 139 étudiants ont été arrêtés ce jour-là.

Les cacerolazos (concerts de casseroles) ont également refait surface ; pendant la dictature, les habitants avaient l’habitude d’exprimer leur ras-le-bol avec ce tintamarre d’ustensiles de cuisine. Le 4 août 2011, après la féroce répression d’une manifestation (là encore non autorisée par le gouvernement), et la mort de Manuel Gutierrez, un adolescent tué par un policier, les Santiaguinos avaient fait retentir poêles et marmites aux quatre coins de la ville. Le 4 août dernier, un autre cacerolazo a été convoqué dans la capitale. Ce dernier rassembla 200 personnes.

À ce jour, une dizaine de lycées et collèges sont occupés par les élèves. Contrairement à l’an dernier, les maires ne ferment pas les yeux et envoient les forces de l’ordre déloger ces jeunes. Avec brutalité, accusent certaines associations de parents d’élèves qui ont porté plainte il y a deux semaines pour « violences sexuelles » de la part de certains fonctionnaires de police. Lors des gardes à vue, « les policiers obligent les étudiants à se déshabiller », dénonce le sénateur socialiste Juan Pablo Letelier. La CIDH (Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme) avait déjà fait part de sa « préoccupation » à l’État chilien, le 6 août 2011, face à « l’usage disproportionné de la force contre des centaines de manifestants ».

L’un des systèmes éducatifs les plus chers au monde

Depuis début 2011, le torchon brûle entre les étudiants et le gouvernement. La crise s’enlise et ne semble pas prête d’être résolue. Les étudiants ont obtenu quelques avancées, mais ne s’en contentent pas. Et ils n’en démordent pas : c’est une « éducation gratuite et de qualité » qu’ils veulent !

D’après une étude de l’OCDE, l’État chilien finance l’enseignement supérieur public à hauteur de 14,6 %. Le plus faible taux parmi les 34 pays de l’OCDE. Les études post-bac sont financées en France à 81,7 % par des deniers publics, à 85,4 % en Allemagne, à 70,1 % au Mexique ou encore à 37,4 % aux États-Unis. Les familles chiliennes financent donc 79,3 % de leurs études, ce qui équivaut à des dizaines de milliers d’euros (les 6 % restants proviennent d’autres investisseurs privés).

Une année d’études en journalisme à l’Université catholique (privée, l’une des meilleures du Chili) coûte 6 300 euros par an. Ces études durent cinq ans, elles ont donc un coût global de 31 500 euros. Le public n’est pas beaucoup moins cher. À l’université du Chili par exemple, les études les moins chères sont les licences d’art (théâtre, arts plastiques, histoire de l’art). Elles coûtent près de 3 500 euros par an. Pour obtenir un diplôme de médecin ou dentiste dans cette même université, il vous en coûtera le double, 7 200 euros par an. En 1980, la dictature militaire d’Augusto Pinochet a privatisé l’enseignement supérieur en supprimant la gratuité, et aussi en rendant autonomes les antennes régionales de l’Université du Chili.

Ces frais d’inscription sont colossaux si l’on prend en compte que 60 % des Chiliens vivent avec moins de 1 160 euros par mois. Qu’importe, « l’éducation est un bien de consommation ». Le président Sebastian Piñera (droite libérale) l’a affirmé le 19 juillet 2011. Et comme tout bien de consommation, il faut la vendre. Après les grands magasins et la téléphonie mobile, l’enseignement supérieur est le secteur qui investit le plus dans la publicité au Chili : 60 millions de dollars par an.

« Mais comment fait-on pour payer ? » s’indigne Eugenia. Cette mère de famille vit dans un deux-pièces du centre-ville de Santiago. Elle participe à chaque manifestation car elle « ne (s’)en sort pas ». Ses trois enfants étudient : la médecine pour le plus grand, les deux autres vont au collège et à l’école primaire. Eugenia gagne 165 euros par mois en vendant bonbons et autres bricoles dans les bus, son mari 320 euros, le salaire minimum. « Entre le loyer, l’électricité, l’eau, le gaz et les transports en commun, on n’arrive même pas à la fin du mois, alors comment j’offre un avenir à mes deux plus jeunes enfants ? » tempête-t-elle.

Certains doivent momentanément interrompre leurs études, le temps de renflouer leur compte en banque, effrayés à l’idée de s’endetter. C’est le cas de Nicolás. Il a étudié deux ans le graphisme dans un institut privé. « J’ai emprunté l’argent la première année, dès la deuxième j’ai commencé à rembourser les intérêts en travaillant dans une agence de publicité sept jours sur sept, mais j’ai été viré au mois de mars », poursuit-il, le regard triste, mais décidé « à faire changer les choses ».

Nicolás a donc temporairement arrêté ses études. Il espère retrouver un travail, rembourser son premier emprunt et pouvoir reprendre sa formation en la finançant lui-même, sans prêt. Comme lui, 6 étudiants chiliens sur 10 s’endettent pour pouvoir étudier, soit 720 000 personnes.

Une révolte latente

La révolte actuelle gronde depuis cinq ans. En 2006, les lycéens avaient déjà massivement manifesté leur volonté de réformer l’éducation. Jusqu’à 250 collèges et lycées ont été en grève, plus de 600 000 personnes dans les rues. Finalement, un accord avait été signé entre le gouvernement social-démocrate de Michelle Bachelet et la droite. Un accord « qui a tourné le dos aux revendications des lycéens », dénonce Gabriel Boric, étudiant en droit et actuel président de la FECH (l’une des plus influentes fédérations étudiantes, celle de l’Université du Chili).

Après cette « trahison », les mêmes lycéens devenus étudiants ont recommencé à battre le pavé le 12 mai 2011. De mai à décembre 2011, la plupart des étudiants n’ont pas eu cours. Les amphithéâtres étaient le siège d’interminables débats, avec cette question, lancinante : comment parvenir à une éducation gratuite au Chili ?

Un an plus tard, cette épineuse question est toujours autant d’actualité, mais pas pour autant à l’ordre du jour au Parlement ou à la Moneda (la présidence). L’actuel ministre de l’Éducation Harald Beyer – le troisième depuis le début du « printemps chilien » – a répété, pas plus tard que le 26 août, que le gouvernement « n’ira pas jusqu’à la gratuité totale », car ce système est « régressif » et « inéquitable ».

Depuis le début de la mobilisation, le mouvement étudiant a toutefois obtenu d’autres avancées – « de simples corrections aux excès d’un modèle éducatif mercantile », déplore Gabriel Boric. Concrètement, le taux d’intérêt des prêts étudiants est passé de 5,6 % à 2 %. Des bourses devraient être attribuées aux 60 % des étudiants les plus méritants et modestes. Et une superintendance de l’Éducation devrait voir le jour. Sa mission : veiller à ce que les universités ne s’enrichissent pas sur le dos des élèves.

Mais la création de cet organisme indépendant du ministère tarde à se concrétiser. Andrés Chadwick, le porte-parole du gouvernement, se défend : « Nous avons besoin de cette institution et nous faisons tout pour la créer cette année », avant d’ajouter en souriant : « J’ai été sénateur, je sais que les parlementaires font bien leur travail et qu’ils sont débordés. »

Au vu de ces avancées, certains sociologues comme Eugenio Tironi estiment que les étudiants « ont gagné cette année de lutte ». « Ils ont bousculé l’agenda du gouvernement », ajoute ce directeur d’un cabinet de conseil en communication. « Leur grand triomphe », poursuit-il, c’est d’avoir réussi à « installer un nouveau concept dans les mentalités : l’État doit financer l’enseignement supérieur, pas pour tout le monde, mais au moins pour les plus modestes. » Cette idée fait certes son chemin, mais reste encore une utopie.

Certains dirigeants étudiants, déçus, comme Rodrigo Echecopar, considèrent que leur année de mobilisation s’apparente davantage à une « défaite de la démocratie chilienne », face à un gouvernement qui « ne répond pas aux attentes de la majorité du pays, qui veut un changement du système éducatif ». Cet étudiant de 24 ans, en dernière année d’économie, est le vice-président de la Fédération des étudiants de l’Université catholique, la FEUC, l’autre organisation emblématique de la mobilisation avec la FECH.

Gratuité de l’éducation et réforme fiscale

La gratuité est la pierre d’achoppement des négociations entre un mouvement étudiant parfois qualifié d’ « intransigeant », et le gouvernement, appuyé par une armada d’experts. « Face au niveau de pauvreté du Chili, l’État n’a pas les moyens de payer les études de tout le monde », estime Eugenio Tironi. Le sociologue préconise donc un système « juste » avec bourses et crédits, et un financement des écoles primaires plutôt que des universités, pour pallier « les inégalités sociales qui se cristallisent dès la première année scolaire ».

Le sociologue Manuel Garretón estime pour sa part qu’« une refondation du système éducatif est possible, mais avec une nouvelle Constitution ». Il est vrai que « le Chili est l’un des rares pays au monde à être passé d’une dictature (Augusto Pinochet 1973-1990 –ndlr) à une démocratie, sans avoir changé de Constitution », ajoute ce sociologue, qui reçut le Prix national des sciences sociales en 2007.

« Le Chili a les moyens d’offrir une éducation gratuite à tous », explique posément Manuel Riesco. Économiste au Centre des études nationales et du développement alternatif (Cenda), il a cosigné vendredi dernier une Lettre ouverte au ministre de l’Éducation, tout comme Manuel Garretón et une centaine d’universitaires et d’artistes. Ils y dénoncent la « ségrégation sociale » et « l’inégalité honteuse de la société chilienne » : « 1 % des familles chiliennes concentre plus de 30 % des revenus totaux du pays. Ils ne paient quasiment pas d’impôts ! » fustige Manuel Riesco.

Un article du quotidien conservateur El Mercurio du 11 septembre 2011 souligne en effet que les chefs d’entreprise et les actionnaires qui gagnent 20 000 euros par mois paient 9,2 % d’impôts sur leurs revenus. Les impôts d’un PDG qui gagne entre 9 600 et 20 000 euros par mois représentent 0,7 % de ses revenus, « au lieu des 40 % théoriques », regrette Manuel Riesco : « Ces personnes ont recours à tous les abattements et astuces possibles pour échapper à l’impôt. »

Le mouvement étudiant a cerné ce problème et appelle de ses vœux une réforme fiscale. L’actuel projet de loi permettrait d’investir un milliard de dollars dans l’éducation, selon le gouvernement, qui évoque aussi un fonds permanent de quatre milliards de dollars destiné à l’éducation.

Après le rejet de ce texte par une commission du Sénat la semaine dernière, le gouvernement a présenté une sixième version de son projet. Les parlementaires de l’opposition et les étudiants continuent de juger cette réforme « absolument insuffisante », notamment parce qu’elle offre des réductions fiscales aux familles qui inscrivent leurs enfants dans le privé. La Fondation Sol (de gauche) estime dans cette vidéo que ce projet de réforme fiscale « maintient les inégalités ».

Les liaisons dangereuses entre étudiants et politiques

Les revendications du mouvement étudiant sont entrées de plain-pied dans l’agenda présidentiel, mais aussi parlementaire. Les députés ont ainsi décidé d’enquêter sur les bénéfices que réalisent certains établissements. Conclusions : au moins huit universités privées réalisent des bénéfices, notamment à travers des frais d’inscription trop élevés.

Le document, de 368 pages, a été rejeté par la chambre basse, le 19 juillet dernier, à une voix près : 46 voix pour, 45 contre et une abstention. Un camouflet pour le mouvement étudiant qui dénonce une « pièce de théâtre absurde » et un « cirque de clowns » qui se rangent « du côté des voleurs » (Gabriel Boric de la FECH et son homologue de la FEUC Noam Titelman). Et fait rarissime dans l’histoire du Chili : la présidente de cette commission, la députée indépendante Alejandra Sepúlveda compte porter plainte contre le ministre de l’Éducation car il « n’a pas appliqué la loi ».

Les manifestants gardent donc leurs distances avec la classe politique, et même avec l’opposition social-démocrate envers qui ils éprouvent une « méfiance naturelle », selon Rodrigo Echecopar. « La Concertación est plus proche de nos idées, mais quand elle était au pouvoir pendant vingt ans, elle n’a fait qu’approfondir un système inégalitaire », s’indigne le vice-président de la FEUC.

Au fond, le dilemme est le suivant : le mouvement étudiant a besoin des voix des politiques mais comment peut-il gérer cette nécessaire relation avec la classe politique, sans pour autant perdre son indépendance ? « Autant que possible, il faut que notre mouvement approfondisse sa politisation, en restant autonome, en maintenant une distance avec les partis politiques, mais aussi en générant de nouvelles alternatives », explique Gabriel Boric.

Une équation qui s’apparente à un casse-tête chinois, mais les solutions émergent : cette génération d’étudiants crée ses propres formations politiques, comme la balbutiante « Revolución Democrática » (Révolution démocratique) de Giorgio Jackson. L’ex-président de la FEUC a voulu réagir face à la « crise profonde de représentation et la fracture entre les citoyen(ne)s et le système politique ».

Gabriel Boric est membre de la Izquierda Autónoma (Gauche autonome). Ce groupuscule, né sur les bancs des meilleures facultés du pays, estime qu’« une nouvelle gauche est nécessaire » pour construire « un autre Chili ».

Aucun de ces leaders étudiants n’appartient à un parti politique traditionnel, à l’exception de Camila Vallejo, ex-présidente de la FECH et membre des Jeunesses communistes.

Les mois qui viennent seront décisifs pour le mouvement étudiant. Les candidats à l’élection présidentielle de novembre 2013 ne pourront ignorer cette rébellion de la classe moyenne, avide d’une plus grande égalité. Plus largement, vingt-deux ans après le retour à la démocratie, la société chilienne bruisse d’appels pour une nouvelle Constitution.

La boîte noire : Le ministère de l’Éducation chilien n’a pas répondu à ma demande d’interview, officiellement en raison de « l’agenda serré » du ministre Harald Beyer.

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