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Les silences de la Sorbonne Abou Dhabi - Benjamin Barthe, Le Monde, 10 février 2013

samedi 9 février 2013, par Giovanni

S’il est un Emirati qui a été déçu par la visite de François Hollande à Abou Dhabi, à la mi-janvier, c’est Nasser Bin Ghaith. Emprisonné pendant huit mois en 2011 pour ses écrits prodémocratie, interdit d’enseignement et de publication, ce professeur de droit international n’est pas naïf au point d’imaginer que le président français sermonnerait en public les sourcilleux cheikhs des Emirats arabes unis (EAU). D’autant que l’homme de l’Elysée, escorté par le gratin du CAC 40, venait expressément courtiser la richissime famille Al-Nahyan, aux manettes de cette fédération de micromonarchies, après une série de camouflets commerciaux, comme la perte d’un méga-contrat de sept centrales nucléaires, finalement attribué à des Sud-Coréens.

Mais quand même. A défaut d’un prêche droit-de-l’hommiste, Nasser aurait apprécié un petit signe, un léger bémol dans la mise en scène de la grande amitié franco-émiratie. Ne travaillait-il pas avant sa disgrâce pour la Sorbonne Abou Dhabi, l’antenne locale de la vénérable université parisienne, ouverte en 2006, à l’instigation du gouvernement français ? Près de quatre-vingts de ses compatriotes ne sont-ils pas incarcérés, sous divers prétextes sécuritaires, à cause de leurs opinions iconoclastes ? " Visiblement, Abou Dhabi est fier de sa Sorbonne, grimace Nasser Bin Ghaith. Mais la Sorbonne est-elle fière des Émirats ? Et le président Hollande ? Le business ne devrait pas se faire aux dépens des valeurs. "

Ce petit homme râblé, la quarantaine dynamique, reçoit au club des officiers d’Abou Dhabi, un dédale de salons de réception, à l’ombre des majestueux minarets de la mosquée Cheikh Zayed, le fondateur des EAU. Bien que banni de toute activité publique, Nasser n’est pas un paria. Parce qu’il est issu d’une famille de hauts serviteurs de l’Etat que la dynastie au pouvoir n’a probablement pas voulu s’aliéner, il a pu conserver son poste de conseiller juridique des forces armées émiraties. " Mon arrestation a été un choc pour le système ", raconte-t-il.

Ses déboires commencent à la fin de l’année 2010, lorsqu’il fait paraître sur Internet une descente en règle du modèle économique d’Abou Dhabi. Addiction au pétrodollar, compétition stérile et destructrice avec Dubaï, l’autre locomotive de la fédération, mirage du développement touristique : le juriste bouscule le dogme qui veut que l’émirat soit prêt pour l’après-hydrocarbures. Par le passé, Bin Ghaith avait déjà publié quelques écrits hétérodoxes, notamment sur " l’aventurisme immobilier de Dubaï ", mais la crise qui avait frappé la ville-monde en 2008, corroborant a posteriori ses prédictions, l’avait mis à l’abri de la mauvaise humeur des autorités.

Cette fois-ci, elles réagissent. On ne malmène pas la maison mère des EAU impunément. L’impertinent est convoqué devant le comité scientifique d’ADIA (Abu Dhabi Investment Authority), le fonds chargé de faire fructifier les revenus pétroliers de l’émirat, un empire à plusieurs centaines de milliards de dollars. " C’était comme un procès, ça a duré près de quatre heures, mais à la fin, les membres du comité m’ont donné raison. "

Il récidive en avril 2011, en plein essor des " printemps arabes ", avec un article où il écrit que " l’abondance économique ne sera jamais une alternative aux droits politiques ". C’en est trop pour les autocrates émiratis, anxieux à l’idée que la vague des révolutions, qui s’est propagée jusqu’au Bahreïn, un micro-Etat voisin, ne vienne troubler leur tranquillité. Le 9 avril, Nasser le renégat est arrêté. Deux jours plus tôt, il donnait un cours à la Sorbonne Abou Dhabi. Mais la cathédrale du savoir français, arguant que l’encombrant enseignant n’est qu’un " visiting professor " et qu’il n’a " jamais été employé de l’université ", ne bronche pas. " C’est absurde, rétorque Nasser, tous les intervenants du master dans lequel j’enseignais étaient des "visiting professors". Mon nom apparaissait sur le site Internet de la Sorbonne. " Scandalisées que l’université ne défende pas la liberté d’expression, des organisations de défense des droits de l’homme se mobilisent. Mais sans succès.

Ce n’est qu’en novembre 2011, au lendemain de sa condamnation à deux ans de prison, que Nasser est gracié par le palais. Il recontacte son ancien employeur français, dans l’espoir de retrouver sa charge de cours. Mais la direction de l’université ne donne jamais suite à ses appels. Pas d’explications et, à plus forte raison, pas d’excuses. " Dans toute cette histoire, je crois avoir été fidèle à mes valeurs, maugrée Nasser. Et j’ai payé pour cela. Mais la Sorbonne, du haut de ses 400 ans d’histoire, a-t-elle été fidèle à ses valeurs ? "

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