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Chercheurs pris en fraude 2/5. L’univers impitoyable des éprouvettes - Nicolas Chevassus-au-Louis, Mediapart, 10 août 2013

samedi 10 août 2013, par Mademoiselle de Scudéry

Pourquoi la biologie est-elle particulièrement fraudogène ? Certes, c’est une science jeune aux concepts fragiles. Mais la précarité de certains chercheurs et la course au financement des laboratoires sont aussi de réelles situations à risque.

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Tous les chercheurs vous le diront : la compétition a toujours joué un rôle dans la recherche scientifique, mais l’intensité voire la férocité de la concurrence ne cesse de s’accroître. À cela deux causes principales.

La première est l’entrée dans l’arène des pays émergents. Depuis 2008, la Chine est par exemple devenue la seconde puissance scientifique mondiale en nombre d’articles publiés annuellement.

La seconde est la généralisation du système de financement de la recherche par appels à projets de la part des États ou des institutions scientifiques, parfois transnationales. Les chercheurs ne sont plus seulement en compétition entre eux pour la primauté d’une découverte, mais aussi pour obtenir le financement qui leur permettra de mener leurs travaux, voire, plus prosaïquement, de payer leur propre salaire. Il s’ensuit une course effrénée à la publication scientifique qui a, de l’avis général, un puissant effet fraudogène tant est grande la tentation d’arranger les résultats pour placer un article dans une revue prestigieuse. Cependant, cette accentuation de la compétition s’observe dans tous les domaines scientifiques alors que la détérioration inquiétante de la qualité des résultats publiés concerne surtout les sciences de la vie et de la médecine. Quelle est donc la spécificité de ces disciplines ?

Posez la question à des physiciens et ils répondront avec une hauteur aristocratique amusée : « parce que la biologie n’est pas une science ». Le prix Nobel de physique Ernest Rutherford, un des découvreurs de la radioactivité, le disait déjà au début du siècle dernier : « Il n’y a qu’une science, la physique. Tout le reste n’est que collection de timbres. » Comme la philatélie, la biologie doit en effet s’efforcer d’ordonner un monde, celui du vivant, à la diversité inextricable. Les lois, du moins celles décrites à ce jour, y sont rares. Les paramètres, qui conditionnent le résultat d’une expérience, souvent mal maîtrisés. Il peut arriver que le simple fait de saisir un tube à essai avec la main ou avec une pince change le résultat d’une expérience biochimique, du fait du réchauffement induit par le contact avec les doigts. Même dans les conditions les plus contrôlées du laboratoire, les cellules ne cessent d’évoluer, de se modifier, ce qui fait qu’il est difficile de reproduire une expérience, parfois au sein même du laboratoire. D’où la tentation – le « one shot » dans le jargon des chercheurs – de publier son résultat « tant que cela marche », car la reproduire ferait courir le risque « que cela ne marche plus ».

Rien de tel en physique, où une expérience se doit d’être reproductible par n’importe quelle équipe. L’intensification de la concurrence scientifique internationale entraîne donc des conséquences différentes. « Je n’ai jamais été confronté à des cas de fraude manifeste, type fabrication de données ou même embellissement, témoigne Pascal Degiovanni, physicien à l’École normale supérieure de Lyon. Ce qui peut arriver, en revanche, c’est que l’on publie des résultats avec des expériences limitées, sans explorer tout ce qu’il faudrait explorer. Ce qui est certain, c’est que plus on mettra les gens sous pression pour l’obtention de financements, plus on augmente la probabilité qu’une équipe doive faire un arbitrage entre qualité et rapidité. »

Michèle Leduc, physicienne du laboratoire Kastler Brossel de l’École normale supérieure et présidente du comité d’éthique du CNRS, est du même avis : « La rigueur appliquée à la collecte et au traitement des données est sans commune mesure en physique et en biologie, ce qui protège notre discipline des difficultés que rencontre aujourd’hui la biologie. Dès qu’une expérience est publiée, les équipes concurrentes essayent de la reproduire. Si elles n’y arrivent pas, elles publieront un commentaire dans les revues spécialisées, qui lancera le débat visant à en comprendre les raisons. On peut certes noter qu’il y a de plus en plus de commentaires publiés, ce qui suggère que les physiciens ont tendance à se mettre à publier trop vite, mais aucune augmentation des rétractations d’articles frauduleux comme en biologie. »

La fraude existe parfois en physique, mais elle reste le fait d’individus isolés, vite démasqués. Il n’a ainsi fallu qu’un an pour que les supercheries du physicien allemand travaillant aux États-Unis Jan Hendrik Schön, qui avait inventé, au demeurant avec talent, la plupart de ses données soient repérées. Seize de ses articles, dont nombre dans Science et Nature, ont été rétractés en 2002.

Nul doute que la physique, forte de ses 400 ans d’histoire remontant à Galilée et Newton, maîtrise bien mieux son objet d’étude, la matière, que la biologie, science jeune (la découverte de l’ADN a moins d’un siècle), le sien : le vivant.

Mais il existe aussi des raisons matérielles, pragmatiques, à la fragilité des résultats des sciences de la vie, qui tiennent à l’organisation même des laboratoires. De même que la médecine a ses mandarins, la biologie a ses patrons, personnalités souvent dotées de très forts égos, peu enclines à accepter la critique. « Il faut distinguer la fraude intentionnelle de la fraude accidentelle et de l’auto-persuasion. Ces deux dernières vont souvent ensemble », analyse le biologiste Antoine Danchin.

Et de prendre pour exemple deux affaires fameuses ayant enflammé le milieu des biologistes ces dernières décennies : celle de Mirko Beljanski, qui prétendit en 1975 avoir découvert une méthode révolutionnaire pour tester les propriétés cancérigènes d’une molécule, fondée sur un principe biochimique allant à l’encontre de tout le savoir sur l’ADN ; et celle de Jacques Benvéniste, qui publia en 1988 dans Nature un article des plus controversés montrant qu’un solvant pouvait continuer à avoir des effets biologiques même s’il ne contenait plus aucune molécule active, en d’autres termes que l’eau avait une mémoire.

Ces deux chercheurs ont fini par être licenciés de leurs institutions, respectivement l’institut Pasteur et l’Inserm, et leurs travaux sont aujourd’hui unanimement considérés comme erronés. « Beljanski et Benvéniste sont des cas typiques de fraude accidentelle associée à de l’auto-persuasion, explique Antoine Danchin, j’ai discuté avec l’un et avec l’autre et j’ai bien failli physiquement me faire écharper : ces auteurs refusaient purement et simplement de faire les contrôles, ultra simples, que je leur demandais. »

Que la paranoïa soit au chercheur ce que la silicose est au mineur, une maladie professionnelle, est bien connu de tous les observateurs du monde scientifique. Le problème est que l’organisation actuelle de la recherche en biologie tend à aggraver cette tendance à la paranoïa, du moins à en susciter l’éclosion.

Les collectifs de recherche qu’étaient les laboratoires sont de plus en plus fragmentés en de multiples équipes, concurrentes entre elles, parfois sur le plan scientifique, toujours pour la quête de financements (lire notre précédente enquête). Là où existait un directeur de laboratoire, existent à présent une demi-douzaine, voire plus, de ce que le jargon du métier appelle des PI (prononcer pi/aï, pour « Principal investigator ») : des chefs d’équipe, mini-patrons qui cherchent le financement de leurs recherches et dirigent le travail de leurs nombreux collaborateurs qu’ils ont personnellement recrutés, le plus souvent sous forme de contrats précaires, durant ce que dure le financement qu’ils ont obtenu.

La précarité ne concerne pas seulement le personnel technique mais aussi les jeunes chercheurs que sont les post-docs qui enchaînent, après leur thèse, les séjours dans différents laboratoires. Elle est un des plus redoutables facteurs fraudogènes. « Si l’on enlève les cas de fraudeurs patentés et délibérés, qui sont une toute petite minorité, il n’y a pas de profil type du chercheur qui manque à l’intégrité scientifique, mais des situations à risque. Par exemple le doctorant en fin de thèse qui a absolument besoin de publier un article, le post-doc qui postule pour un poste de chercheur permanent, le chef d’équipe vieillissant qui a besoin d’une promotion... Et le problème est que les réformes récentes de la recherche, en accentuant la précarité, multiplient ces situations à risque », explique l’économiste de la santé Martine Bungener, qui a été pendant dix ans chargée de l’intégrité scientifique au sein de la direction générale de l’Inserm.

Comment reprocher à un chercheur, souvent âgé d’une trentaine d’années, qui va jouer dans une publication sa possibilité d’obtenir un poste d’arranger, parfois, les données ? Les anecdotes en la matière abondent. Telle celle-ci, concernant un très prestigieux laboratoire de la Harvard Medical School, au directeur régulièrement pressenti pour le Nobel, rapportée par un chercheur en biologie du CNRS qui y a fait un post-doc. « Lorsque j’y suis arrivé, une autre post-doc venait de publier un article dans Nature, raconte-t-il. Sauf que j’ai été, dans le même laboratoire, incapable de reproduire ses résultats. Et personne au monde n’y est jamais parvenu. Le directeur du laboratoire, s’il l’avait voulu, aurait pu détecter cette fraude tant le comportement de cette chercheuse était curieux : elle avait par exemple masqué la vitre de la pièce où elle menait ses expériences pour ne pas être vue. Mais le directeur ne voulait pas voir l’évidence, sa stratégie étant de faire porter la responsabilité au post-doc. De fait, cette chercheuse a quelques années plus tard perdu tous ces financements. » L’article en question n’a jamais été rétracté.

Devenu lui-même PI, ce chercheur reconnaît cependant la difficulté de contrôler ce que font les personnes qui travaillent sous sa direction. « Nous n’avons pas, matériellement, le temps d’aller derrière le microscope, de vérifier les données brutes. Nous ne pouvons que vérifier les données analysées, ce qui laisse un espace à la faute, voire à la fraude, pour celui qui est décidé à réussir à tout prix. De plus, nombre de PI transmettent la pression à laquelle ils sont eux-mêmes soumis à leurs étudiants, ce qui les incite à trouver exactement ce que leur supérieur aimerait qu’ils trouvent. »

Cette incitation à trouver ce que son supérieur aimerait trouver n’est qu’une des manifestations d’un soupçon qui pèse, de manière récurrente, sur l’authenticité des résultats obtenus dans certains domaines de la biologie et, plus encore, en médecine : celui du « funding effect » (effet de financement), par lequel un chercheur a le bon goût de trouver, plus ou moins consciemment, des résultats qui vont dans le sens des intérêts du financeur de son travail. Tant que ce dernier relève de la puissance publique, on peut supposer qu’il n’a pas d’autres intérêts que l’obtention d’un résultat juste et aussi près que possible de la réalité. Mais la suspicion commence dès lors que le financeur est une entreprise privée. L’étude de Daniele Fanelli, évoqué dans le précédent volet de cette enquête, montre que 15 % des chercheurs admettent avoir une fois dans leur carrière changé la conception d’une étude suite à une demande du bailleur de fonds et 33 % avoir arrêté une étude sur requête d’une entreprise la finançant.

Mais il y a aussi des mauvaises pratiques universitaires qu’il n’est pas bon de rappeler, souligne Hervé Maisonneuve, médecin, professeur associé de santé publique à l’Université de Lyon 1.

La plupart des revues scientifiques demandent à présent aux auteurs de déclarer les financements qui ont permis le travail publié, ainsi que d’éventuels conflits d’intérêts.

Cette mesure de transparence a permis de mener des études pour savoir si, oui ou non, le conflit d’intérêts a eu un effet sur le résultat obtenu. En d’autres termes, de voir si la suspicion était fondée. Réponse : oui, parfois.

Un des exemples les plus spectaculaires en est l’hypothèse selon laquelle le tabagisme diminuerait le risque de développer une maladie d’Alzheimer. L’idée n’est pas totalement saugrenue. Le récepteur auquel se lie la nicotine est précisément l’un de ceux qui est altéré dans la pathologie. Mais seule une étude épidémiologique peut permettre de conclure... Et les quelque 43 qui ont été menées offrent des résultats contradictoires.

Une équipe menée par Janine Cataldo, de l’université de Californie à San Francisco, les a rassemblées en une méta-analyse publiée en 2010 dans la revue Journal of Alzheimer’s disease (consultable ici). Elle aboutit à un résultat très net : si on enlève des 43 études les onze d’entre elles dont les auteurs ont été, à un moment ou un autre, financés par l’industrie du tabac, le risque de développer une maladie d’Alzheimer est de 72 % plus élevé chez les fumeurs que chez les non-fumeurs. Précisément parce que les facteurs en jeu sont multiples et que ces études, de méthodologies différentes, sont parfois difficiles à comparer, il ne s’agit pas d’en conclure de manière définitive que le tabagisme accroît le risque de développer une maladie d’Alzheimer. Mais, de même que les téléspectateurs déclarent le plus souvent ne pas être influencés par la publicité, les chercheurs affirmant que l’origine de leurs financements n’influe pas sur le résultat de leurs recherches semblent parfois manquer de lucidité.

Une science trop jeune, encore incertaine de ses concepts et fragile dans ses méthodes ; une organisation de la recherche fraudogène ; une influence discrète mais bien réelle des sources de financement... Ces trois facteurs se conjuguent pour rendre les résultats de la recherche en biologie de plus en plus suspects. Comment y remédier ? Suite de notre enquête au prochain volet.

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