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Toulouse, Bordeaux, Montpellier : les universités mobilisées contre la sélection - Faïza Zerouala, Médiapart, 22 mars 2018

jeudi 22 mars 2018, par Laurence

Plusieurs universités, à Bordeaux, Toulouse ou Montpellier, sont bloquées pour protester contre la loi, désormais promulguée, d’accès à l’enseignement supérieur. Les étudiant.e.s mobilisé.e.s occupent des bâtiments sur les campus et espèrent obtenir un retrait de la loi portée par la ministre Frédérique Vidal.

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Sans le vouloir, Frédérique Vidal, la ministre de l’enseignement supérieur, a peut-être enclenché le durcissement d’un mouvement de protestation contre sa loi d’accès à l’enseignement supérieur. L’université de Toulouse-Jean-Jaurès (ex-Le Mirail), souvent à la pointe de la contestation, est bloquée depuis trois mois. Les raisons de ce blocage sont multiples, mais les étudiants et les personnels en grève entendent contester ainsi la loi d’accès à l’enseignement supérieur. Celle-ci introduit une forme de sélection, avec notamment la mise en place d’attendus, soit de compétences requises pour postuler à telle ou telle filière.

Définitivement adoptée le 8 mars, au terme d’un examen accéléré, la loi « orientation et réussite des étudiants » (ORE) provoque des remous dans les universités. Les enseignants-chercheurs ont de leur côté protesté contre la mise en œuvre de ces prérequis. Les étudiants refusent ce mode d’admission à l’université et réclament plus de moyens pour les facultés. Les principales organisations étudiantes et lycéennes comme l’Unef, la Fidl, le MJS, Jeunes Générations, les Jeunes Écologistes, le MJCF, l’UNL, le SGL, la FIDL et la JOC ont appelés les jeunes à se joindre aux cheminots et à la fonction publique, qui descendent dans la rue le 22 mars. La Fage, désormais première organisation, n’appelle en revanche pas à la mobilisation.

Le parallèle est limpide. Cinquante ans plus tard, les étudiants commencent à se révolter, comme lors d’un certain mois de mai passé à la postérité en matière de luttes sociales. De quoi inspirer le député insoumis Jean-Luc Mélenchon. «  À Toulouse, l’université est foudroyée par l’autoritarisme macroniste… Vivement mai 68 ! », a tweeté le leader de La France insoumise en référence à la mise sous tutelle de l’université. «  Il flotte comme un parfum d’insurrection “soixante-huitarde” sur le campus de Toulouse-Jean-Jaurès », raconte également Le Point. « Les insurgés, qui réclamaient également la démission du président, favorable à la fusion, ont remporté une première victoire à la Pyrrhus : Toulouse a définitivement perdu son Idex lundi. »

En effet, le mécontentement des grévistes de Toulouse-Jean-Jaurès trouve sa source dans un projet de fusion de leur établissement avec l’université Paul-Sabatier et deux écoles d’ingénieurs, pour tenter de regagner le label du programme Initiatives d’excellence (Idex.) Ce qui aurait permis à l’établissement de gagner des crédits de 25 millions d’euros annuels. Les résultats du jury de mars 2018, dont les résultats ont été dévoilés le 19 mars par la ministre de l’enseignement supérieur dans un communiqué, confirment que le projet de Toulouse a été retoqué, faute d’atouts suffisants pour devenir une université d’excellence à fort rayonnement international.

Marina, 23 ans, militante au NPA Jeunes et à Solidaires étudiants, explique à Libérationles raisons de son opposition au projet : « Cette fusion nous ferait perdre notre personnalité morale et juridique, des postes seraient supprimés, les frais d’inscription augmenteraient, les différentes filières seraient mises en concurrence… »

Le blocage total de l’université a cours depuis le 7 mars et la grève dure, elle, depuis trois mois. Afin de mettre fin au conflit et comme le permet l’article L. 719-8 du code de l’éducation, Frédérique Vidal, ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, a ainsi décidé de prononcer ce jour la dissolution des conseils centraux de l’université Toulouse-Jean-Jaurès. Une décision rare.

Selon La Tribune, l’impossibilité de réunir le conseil d’administration bloque l’adoption du budget de l’université Jean-Jaurès pour l’année 2018, ce qui représente environ 170 millions d’euros. Depuis le début de l’année, le rectorat a débloqué un budget provisoire permettant seulement de verser les salaires des personnels. « Mais ce budget provisoire était conditionné à la régularisation de la situation, à savoir l’adoption d’ici la mi-mars du budget, faute de quoi l’université serait mise sous tutelle », peut-on lire dans l’article.

« En signe de protestation, les représentants syndicaux membres du conseil d’administration boycottent les diverses réunions empêchant la tenue de tout vote et prise de décision, le quorum (nombre de participants minimum obligatoire pour valider un vote) n’étant pas atteint  », rapporte Libération.

Après plusieurs semaines de bras de fer, le président de l’université, Daniel Lacroix, dont la démission était réclamée par les protestataires, a finalement été démis de ses fonctions. En effet, celui-ci s’était engagé à tenir compte de l’avis des étudiants et personnels. « Environ 95 % des étudiants et 60 % des personnels se sont prononcés contre ce projet en décembre  », rapporte un gréviste. Mais le président n’a pas respecté son engagement et a utilisé sa voix prépondérante pour entériner la demande de fusion. En attendant de nouvelles élections, l’administration provisoire de l’université a été confiée à Richard Laganier, chercheur au CNRS à Paris-VII et ancien président de l’université de Guyane.

La ministre assume cette décision de mise sous tutelle, même si la rectrice de l’académie de Toulouse récuse ce terme. « L’État prend ses responsabilités  », a expliqué Frédérique Vidal lors de la séance de questions au gouvernement du 21 mars.

L’Union des étudiant.e.s de Toulouse a exprimé son opposition à la décision ministérielle avec vigueur sur Twitter. « Et que dire de l’intervention policière programmée en plein mouvement social ? N’ont-ils donc rien appris de l’histoire ? Notre grève ne sera pas brisée, notre détermination n’en sera que renforcée. Soyez en sûrs. Que le sang coule comme à Bordeaux, ou pas. » Un autre tweet fait aussi référence à Mai 68 : « On vous rappelle que Mai 68 a commencé par une fac évacuée un 22 mars. Bons baisers du Mirail. »

« Toulouse-2 vivra, Toulouse-2 vaincra !  », «  Du fric pour les facs, et les lycées, pas pour la Bac, ni pour l’armée !  », « Flics, hors de nos facs !  », hurlaient à pleins poumons une centaine de manifestants lors d’un rassemblement parisien de soutien le 20 mars. Au cours de cette manifestation sauvage, plusieurs participants ont fait part de leur solidarité avec leurs camarades toulousains opposés à toute intervention policière pour les déloger. Très vite après l’annonce, cette rumeur a parcouru les réseaux sociaux. Ce ne serait pas la première fois.

En effet, début mars, l’évacuation par des CRS d’une assemblée générale étudiante à l’université de Bordeaux avait choqué les esprits. Des étudiants mobilisés racontaient avoir été violemment évacués d’après plusieurs témoins, rapportait alors France 3. Les forces de l’ordre étaient alors accusées d’avoir fait usage de « coups de matraque  » et de « coups de poing au visage », des violences ponctuées d’« insultes racistes  ».

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Malgré ce choc, la faculté des sciences humaines de la Victoire est toujours occupée de jour comme de nuit, selon Sud Ouest, par les étudiants depuis près de quinze jours maintenant. Ils entendent rester mobilisés jusqu’au retrait de la réforme. Une détermination qui ne fait pas l’unanimité. Une pétition en ligne qui a recueilli 1 500 signatures a été lancée par des étudiants, opposés à l’action car ils doivent se rendre sur d’autres sites pour suivre leurs cours.

Les cours sont suspendus jusqu’au lundi 26 mars à l’université Paul-Valéry de Montpellier, pour le même motif. L’université n’est pas bloquée, elle est ouverte différemment, raconte l’AFP : « Il y a un programme de cours substitutifs par des enseignants mobilisés  », explique un syndicaliste étudiant, dénonçant le « discours clivant  » du président de l’université Patrick Gilli. Néanmoins, ce dernier et le vice-président essaient de dialoguer avec le comité de mobilisation et les organisations étudiantes pour éviter d’avoir recours à une fermeture administrative ou à une évacuation musclée du bâtiment.