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Chercheurs pris en fraude 4/5. Le piège de la gratuité - Nicolas Chevassus-au-Louis, Médiapart, 15 août 2013

vendredi 16 août 2013, par Alphonse D.

Comme le monde de la musique hier ou celui du cinéma aujourd’hui, l’édition scientifique est percutée de plein fouet par la demande de gratuité dans l’accès aux données. Du coup, les revues où les chercheurs payent pour être publiés et celles aux comités éditoriaux ineptes se multiplient, favorisant la détérioration de la qualité de la science publiée.

Pour lire cet article sur le site de Médiapart (accès payant)

Jusqu’à il y a une dizaine d’années, les revues scientifiques – on en compte pas moins de 25 000 dans le seul domaine biomédical – vivaient des abonnements des bibliothèques universitaires. Certaines étaient éditées par des sociétés savantes, à but non lucratif. D’autres par des entreprises privées spécialisées dans l’édition scientifique assurant fabrication et diffusion des revues mais ne s’occupant en rien du contenu, placé sous la responsabilité d’un comité de chercheurs sous la direction d’un rédacteur en chef. Mais depuis le début des années 2000, un troisième acteur est entré dans la danse : les revues en accès libre (open access), qui proposent leur contenu gratuitement accessible sur internet. Une avancée pour la diffusion du savoir ? Certainement. Mais aussi un insidieux facteur de détérioration de la qualité de la science publiée.

Les revues en accès libre reposent en effet sur un changement de modèle économique : ce n’est plus le lecteur qui paye pour lire, mais l’auteur, ou l’institution qui l’emploie, qui payent pour publier. La publication d’un article peut coûter jusqu’à 3 000 dollars. « Ce modèle d’édition que l’on appelle en “open access gold”, en constante augmentation ces dernières années, comporte des inconvénients car il est réservé aux laboratoires qui en ont les moyens. Sans compter les effets pervers d’un système qui risque d’encourager des publications à seule fin de rendre une revue rentable », observe Michèle Leduc, présidente du comité d’éthique du CNRS. De fait, ces revues ont objectivement intérêt à accepter le plus d’articles possible. Ne seront-elles pas tentées de diminuer leurs exigences de qualité ? Leurs éditeurs scientifiques, qui sont tous des chercheurs en poste, sauront-ils résister à cette pression de l’appât du gain ?

L’exemple des revues éditées par la Public Library of Science (PLOS) est sur ce point intéressant. La PLOS naît en 2001 d’une pétition de biologistes américains s’indignant du fait que la plupart des revues éditées par des entreprises privées ne permettent pas l’accès gratuit à leurs archives en ligne. À l’époque, le travail bibliographique, qui fait partie du quotidien du chercheur, est en train d’être bouleversé par l’arrivée d’internet. Pourquoi consacrer une heure à se rendre en bibliothèque pour photocopier un article alors qu’il devient techniquement possible de le voir s’afficher en quelques clics sur son écran d’ordinateur ? Mais la plupart des éditeurs font la sourde oreille, et les animateurs de la pétition décident de créer leur propre revue.

PLOS Biology, première revue en accès libre dans le domaine, voit le jour en 2003, et devient rapidement respectée pour sa qualité et son exigence. Cette réussite conduit à lancer de nouveaux titres spécialisés : PLOS Medicine, PLOS Genetics... Puis, en 2006, un titre généraliste, PLOS One, ouvert à toute soumission d’article dans les domaines biomédicaux qui ne seront jugés par les relecteurs que sur leur méthodologie, et non sur l’importance ou la nouveauté du travail. « PLOS One affiche 70 % d’acceptation des articles soumis, ce qui est un des taux les plus élevés en biomédecine. PLOS Medicine n’en accepte que 10 à 20 %. Chaque article dans PLOS One coûte 1 350 dollars à ses auteurs. Le groupe PLOS, longtemps déficitaire, se félicite à présent de sa rentabilité, avec 24,7 millions de dollars de chiffre d’affaires et 3,95 millions de dollars de bénéfice en 2011. Dans les faits, PLOS One est devenu une machine à cash », observe Hervé Maisonneuve, médecin qui anime le blog Rédaction médicale et scientifique.

Entreprises prédatrices

PLOS appartient à une organisation à but non lucratif, gérée par des scientifiques et appuyée par les NIH (National Institutes of Health) américains. On peut donc penser que le souci de la qualité des articles publiés l’emportera sur l’appât du gain. Mais le développement exponentiel des revues en accès libre a également entraîné l’apparition de « prédateurs » : des entreprises d’édition scientifique qui créent des centaines de nouvelles revues en accès libre dans le seul but de profiter de la manne financière des auteurs désirant publier.

Le documentaliste américain Jeffrey Beall, de l’université du Colorado à Denver, en tient une liste à jour sur son blog. Y figurent plus de 200 entreprises considérées comme potentiellement prédatrices selon une vaste liste de critères : absence d’un rédacteur en chef ; comité éditorial formé de scientifiques n’appartenant pas au domaine couvert par la revue ; nom de revue délibérément trompeur ; ou encore démarchage agressif, relevant du spam, de relecteurs acceptant d’expertiser les articles soumis.

Des exemples ?

Voici le groupe Hindawi, basé au Caire, éditeur de pas moins de 558 revues aux comités éditoriaux pléthoriques (mais dont certains membres ont découvert, stupéfaits, leurs noms sur les listes), mais ne comprenant jamais de rédacteur en chef, ce qui rend fort peu transparente la prise de décision sur l’acceptation, ou le refus, d’un article soumis.

Ou le groupe David Publishing, basé en Chine, éditeur d’une soixantaine de revues, parmi lesquelles Psychology Research dont le comité éditorial comprend une simple liste de 15 noms, sans aucune mention ni de leur qualité ni de leur adresse. Une rapide recherche sur internet permet de constater que le comité comprend notamment une didacticienne des mathématiques mexicaine, personnalité assurément respectable mais dont on peut douter de la compétence en matière de recherches en psychologie, ainsi qu’un psychologue saoudien... dont la bibliographie se limite à des articles publiés dans Psychology Research.

Voici encore le groupe indien Science Domain, expert en titres ronflants laissant entendre que les revues proviennent de prestigieuses nations scientifiques. Mais son American Chemical Science Journal a pour rédacteurs en chef un Chinois et un Coréen, son British Microbiology Research Journal un Chinois travaillant au Mexique, et son British Journal of Medicine and Medical Research un Russe, Dimitry Kuznetsov, de surcroît biochimiste et non médecin, ce qui ne l’empêche pas d’avoir été (il vient de démissionner, après la révélation par The Scientist du scandale) également rédacteur en chef de l’International Journal of Pure and Applied Chemistry édité par le même groupe. Les revues du groupe Science Domain demandent en général 500 dollars par article, mais offraient une remise exceptionnelle de 70 à 80 % pour tout article soumis entre le 1er juillet et le 30 septembre 2013 : on ne saurait mieux trahir l’intention mercantile de remplir à tout prix leurs revues en cette période de vacances universitaires dans l’hémisphère Nord.

Science Domain a eu la bonne idée de publier la liste nominative des quelque 1 800 chercheurs du monde entier qui ont relu les articles publiés par les revues du groupe entre janvier 2011 et 2012. En l’étudiant, on constate que la moitié d’entre eux travaillent dans les pays émergents, dont environ 12 % en Afrique et dans les pays arabes, quasi inexistants sur la scène scientifique internationale. Quant aux quelque 27 % de chercheurs européens qui ont relu des articles, ils travaillent pour moitié dans les pays du sud de l’Europe (Italie, Grèce, Espagne, Roumanie...), notoirement moins développés scientifiquement. Sans soupçonner a priori ni la compétence ni l’intégrité de ces chercheurs, on peut s’interroger sur la qualité de l’avis qu’ils ont donné, de manière anonyme, sur les manuscrits qui leur ont été soumis.

La risposte du public

Ces prédateurs de l’édition scientifique représentent-ils une menace pour la qualité de la science ? On peut le craindre. Certes, les chercheurs aguerris évitent en général de publier dans ces revues, dont la réputation laisse à désirer. En revanche, ils peuvent lire et citer leurs articles, sans savoir qu’ils proviennent de revues des plus douteuses, tant leur marketing repose sur un savant mimétisme de leurs titres avec ceux des revues établies.

La confusion est encore plus grande pour le grand public, qui, incapable de se repérer dans la jungle des publications, peut juger crédible et validée par la communauté scientifique une étude publiée dans une revue « prédatrice ».

C’est ainsi que l’on a vu resurgir voilà quelques semaines la vieille antienne de la vaccination comme cause de l’autisme, pourtant invalidée par toutes les études, dans la revue Open Access Scientific Reports éditée par un des plus gros prédateurs, l’indien OMICS. Qu’elle soit inepte sur le plan scientifique n’empêche pas cette étude d’être aujourd’hui reprise avec déférence par les groupes anti-vaccination (par exemple ici), dont son auteur, John B. Classen, est au demeurant proche.

Aussi inquiétant que soit le développement des revues prédatrices, il ne remet pas en cause le grand basculement du monde de l’édition scientifique vers la gratuité de l’accès aux articles.

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Comme le monde de la musique hier ou celui du cinéma aujourd’hui, l’édition scientifique est percutée de plein fouet par la montée de la demande de gratuité dans l’accès aux produits culturels, et cherche des solutions à son financement. Mais, contrairement à la musique ou au cinéma, la science est un domaine majoritairement financé par le secteur public, et ce partout dans le monde.

Des quelque 9 938 revues scientifiques en accès libre, toutes disciplines confondues, recensées dans le Directory of Open Access Journal, 65 % ne demandent ainsi aucune participation financière aux auteurs. Ce sont pour la plupart des revues de sciences humaines et sociales, éditées et financées par des universités ou des centres de recherche. « La logique du paiement par les auteurs, ou leurs laboratoires, des articles s’est surtout développée dans le domaine biomédicale, parce qu’il est bien mieux financé, en particulier par ses contrats avec le privé. Les éditeurs ont compris qu’il y avait là un marché », confirme Hervé Maisonneuve.

Mais la tendance à faire financer par la puissance publique les revues en accès libre se développe aussi dans les sciences expérimentales. En Allemagne, la société Max Planck, plus ou moins l’équivalent du CNRS français, finance sur ses fonds propres des revues en accès libre et engage ses chercheurs à y publier. Au Royaume-Uni, le Wellcome Trust, une fondation très importante dans le financement de la recherche biomédicale, exige des chercheurs qu’elle finance de publier dans des revues à accès libre, et a lancé la sienne, e-Life, en partenariat avec la société Max Planck et le Howard Hughes Medical Institute.

Aux États-Unis, depuis février dernier, les agences fédérales de financement de la recherche exigent des chercheurs qu’elles soutiennent que leurs articles soient mis en ligne sur une plateforme dédiée, au maximum un an après leur publication, au nom du fait que les contribuables ont le droit de prendre connaissance gratuitement des résultats des recherches menées avec l’argent public.

En France, le CNRS encourage, sans pour autant le rendre obligatoire, le dépôt des publications de ses chercheurs sur le système d’archives ouvertes HAL qu’il pilote depuis 2002. Et le G8 des ministres de la recherche, réuni le 12 juin dernier à Londres, a souligné dans sa déclaration finale son engagement pour le libre accès aux résultats scientifiques.

Cet engagement public pour le libre accès aux articles scientifiques suffira-t-il à tarir la manne dont les éditeurs, qu’ils soient ou non prédateurs, se repaissent ? Possible, mais elle ne viendra en aucun cas à bout de la course effrénée à la publication qui est à la source de la dégradation de la qualité des articles scientifiques. Le dernier volet de notre enquête y sera consacré.

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